Animatrice: Bienvenue dans notre émission consacrée aux transformations du travail. À Lormelles, plusieurs entreprises expérimentent un recrutement sans curriculum vitæ pour certains postes. Le principe paraît simple : observer ce que les candidats savent faire avant d'examiner leur parcours. Mais cette méthode est-elle forcément plus juste ? Nous recevons Élise Vannier, qui accompagne l'expérience.
Invitée: Nous sommes partis d'un constat : les parcours discontinus sont souvent écartés avant même le premier échange. Une personne qui a changé de métier peut posséder des compétences utiles sans disposer du diplôme attendu. Nous ne prétendons pourtant pas supprimer toutes les qualifications. Pour certaines professions, un titre précis reste indispensable. L'essai concerne des fonctions qui s'apprennent aussi sur le terrain.
Animatrice: Comment faites-vous pour évaluer les personnes sans transformer l'épreuve en concours de rapidité ?
Invitée: Nous leur présentons une situation proche du travail réel, par exemple organiser des livraisons quand plusieurs demandes arrivent ensemble. Nous regardons la démarche, pas seulement la vitesse. Les candidats doivent expliquer leurs priorités et justifier leurs décisions. Tous reçoivent les mêmes consignes. Pour les personnes qui en ont besoin, nous adaptons aussi le support de l'exercice, afin que le format ne masque pas leurs capacités.
Animatrice: Est-ce que ces exercices ne risquent pas de déstabiliser les personnes qui n'en ont jamais passé ?
Invitée: Si, et c'est pourquoi nous envoyons des exemples avant la sélection. Il ne s'agit pas de dévoiler la réponse, mais de rendre l'épreuve compréhensible. Sinon, ceux qui connaissent déjà les tests de recrutement partent avec une longueur d'avance. Certains candidats restent néanmoins méfiants, notamment lorsqu'ils ignorent comment leur travail sera commenté. Nous leur expliquons donc les critères avant et après l'exercice.
Animatrice: Les employeurs ont-ils facilement accepté de changer leurs habitudes ?
Invitée: Pas toujours. Certains responsables étaient rassurés par le nom d'une école, même lorsqu'il renseignait peu sur le poste. Après la mise en situation, ils rencontrent les candidats à partir d'une grille de questions commune. Cela ne rend pas toute subjectivité impossible, mais évite que l'entretien se réduise à une conversation agréable avec la personne qui leur ressemble le plus. Les expériences acquises ailleurs trouvent ainsi davantage leur place.
Animatrice: La méthode demande sans doute du temps et des moyens. Comment éviter qu'elle crée d'autres exclusions ?
Invitée: Concevoir une épreuve pertinente, l'observer et fournir un retour mobilise du personnel. On serait tenté de tout automatiser, mais une sélection uniquement en ligne risque de défavoriser les personnes peu familières des écrans. Nous proposons donc aussi des séances sur place, avec un exercice sur papier lorsque c'est possible. L'économie promise par un logiciel ne doit pas devenir le seul critère de choix.
Animatrice: Peut-on déjà affirmer que cette expérimentation fonctionne ?
Invitée: La diversité des profils présélectionnés a augmenté, mais ce chiffre ne prouve pas, à lui seul, que les embauches sont meilleures. Nous suivrons aussi l'intégration des personnes recrutées et recueillerons les avis de celles qui ont abandonné la procédure. Plusieurs nous ont dit qu'elles comprenaient mal les résultats. Ces retours, moins flatteurs qu'un simple pourcentage, sont indispensables pour corriger le dispositif.
Animatrice: Au fond, jusqu'où peut aller cette façon de recruter ?
Invitée: Elle peut ouvrir une porte, pas réparer toute l'entreprise. Si le salaire est insuffisant ou si les horaires sont intenables, aucun test ingénieux ne résoudra le problème. Et le parcours personnel garde son intérêt pour comprendre des aspirations à long terme. Notre but n'est donc pas d'interdire le curriculum vitæ, mais d'éviter qu'il décide de tout avant même que les capacités aient été observées.